Que retient une armée de son propre passé, et que fait-elle des basculements qu’elle n’avait pas vus venir ? En octobre 2021, Défense Zone recevait Michel Goya pour un entretien de près de deux heures, l’un des plus longs du catalogue. Historien et ancien colonel des troupes de marine, il s’engage en 1983 comme élève sous-officier, passe par l’École militaire interarmes et sert en régiment d’infanterie de marine. Docteur en histoire de l’université Paris-Sorbonne, il consacre sa thèse à la transformation de l’armée française entre 1914 et 1918, d’où sortira La Chair et l’Acier, avant d’analyser les conflits en cours au Centre de doctrine d’emploi des forces, au cabinet du chef d’état-major des armées puis à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire. Il quitte l’institution le 31 décembre 2014 et tient depuis le blog La Voie de l’épée. On lui doit Sous le feu. La mort comme hypothèse de travail et S’adapter pour vaincre ; il a publié depuis cet entretien Le Temps des guépards (2022), L’Ours et le Renard avec Jean Lopez (2023), L’Embrasement (2023) et Théorie du combattant (2025). Le fil suivi ici est le sien : comment les armées se remettent en cause, ou s’y dérobent, quand le cadre stratégique se dérobe sous elles.
Les analyses développées dans cet épisode sont celles de Michel Goya et n’engagent que lui. L’entretien a été enregistré en octobre 2021 : les appréciations géopolitiques qui y figurent sont antérieures à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, déclenchée en février 2022.
Ce qu’il faut retenir de cet épisode
- Sa phrase d’ouverture donne le ton : « le combat, c’est le cœur du sujet ». Une armée est taillée pour cela, soutien compris, et c’est précisément ce que les campagnes de recrutement escamotent.
- Il décrit un appareil militaire qui raisonne par hypothèses d’emploi : des scénarios de référence qui tiennent tant que le contexte reste lisible, et volent en éclats à chaque rupture.
- Son ordre de grandeur : tous les dix à vingt ans, un basculement contraint l’institution à se refonder. Un officier le vit plusieurs fois dans une même carrière.
- Il tient la sensibilité aux pertes pour le talon d’Achille français : dix soldats tombés dans une même journée suffisent à remettre une opération entière en question.
- Sur la présence militaire permanente dans les rues, son jugement est sans détour : « une opération anxiolytique », dont il conteste l’efficacité antiterroriste.
- Son conseil final aux militaires tentés d’écrire : le faire. Une institution qui ne s’analyse pas ne progresse pas, et raconter n’est pas trahir.
« Un soldat de la guerre froide »
Il se présente d’abord comme un vieux soldat. Engagé en 1983 après avoir échoué au concours de Saint-Cyr, il entre par le rang, ce qui referme d’emblée, dit-il, la perspective de commander un régiment de combat. Il décrit l’armée de terre d’alors comme deux armées superposées : d’un côté les régiments professionnels, troupes de marine et Légion étrangère, seuls à partir en opération extérieure selon une habitude ancienne ; de l’autre les régiments d’appelés, stationnés dans l’est de la France ou en Allemagne, qui se préparaient à une invasion venue de l’Est et ne partaient jamais.
Le concours interne de l’École militaire interarmes le fait basculer d’un monde à l’autre, au moment précis où ce monde disparaît : il entre sous la guerre froide et en sort alors qu’elle est terminée. Il choisit les troupes de marine et enchaîne les années 1990 : le Rwanda dans le cadre de l’opération Noroît, Sarajevo comme casque bleu, un séjour en Nouvelle-Calédonie, puis de nouveau les Balkans et la République centrafricaine. Sarajevo reste, de son propre aveu, la mission la plus intense qu’il ait connue.
La suite est plus atypique : doctorat d’histoire, École de guerre, puis trois années au Centre de doctrine d’emploi des forces à analyser les conflits du grand Moyen-Orient. Il y commence à publier. Suivent le cabinet du chef d’état-major des armées, dans un poste taillé pour nourrir la réflexion du chef, puis un domaine d’études à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire. Il assume la part de calcul : écrire était aussi une manière de forcer la main à la gestion des carrières, avec un revers qu’il énonce sans détour, l’institution ayant horreur du bruit.
Des experts, peu de militaires
L’entretien s’attarde sur une anomalie française : les questions militaires sont commentées presque exclusivement par des civils. L’explication qu’il en donne est d’abord prosaïque. Les officiers changent de poste tous les deux ou trois ans ; lui est resté longtemps à Paris, où se décide l’essentiel de la vie médiatique, et son statut de chercheur lui offrait la liberté d’expression sans laquelle, souligne-t-il, ce métier ne fonctionne pas. La raison de fond tient selon lui à la frilosité de l’institution : sur une question de santé publique on interroge des médecins ; sur une question militaire, on ne trouve pas d’officier d’active pour venir expliquer librement ce qu’il fait.
Il affirme n’avoir aucun lien organisé avec les armées sur le plan médiatique : jamais de consigne, jamais de commande. Il dit refuser environ trois sollicitations sur quatre et décliner les sujets sur lesquels il s’estime incompétent. Il revendique en revanche une intention, expliquer et, le cas échéant, défendre l’institution quand ce qui s’en dit lui paraît faux.
Penser par hypothèses d’emploi
Le cœur analytique de l’entretien tient dans une notion : l’hypothèse d’emploi. Un modèle d’armée n’est jamais conçu dans l’abstrait, explique-t-il, mais à partir de quelques scénarios de référence qui commandent les formats, les équipements et l’entraînement. Il prend pour exemple la refondation du début des années 1960, quand deux ruptures se produisent simultanément : la fin de l’empire colonial et l’apparition du missile intercontinental à charge thermonucléaire, qui rend le territoire national destructible en quelques minutes.
De cette conjonction sortent trois piliers : une force nucléaire chargée de dissuader l’affrontement avec l’Union soviétique, des forces conventionnelles qui en constituent le complément indispensable, et une force d’intervention destinée aux engagements outre-mer et en Afrique. Le modèle tient parce que le contexte est stable. Il emprunte à la théorie des probabilités pour le décrire : un univers cadré, où l’on ignore le résultat du lancer mais où la liste des résultats possibles est connue.
Ce qu’il appelle la voie normale s’accommode d’anomalies. Une guerre de contre-insurrection longue, là où l’on n’avait prévu que des interventions ponctuelles, oblige à improviser. Une confrontation clandestine, dans les années 1980, avec un État qui organise des attentats contre les intérêts français, désempare un appareil qui n’avait pas prévu ce cas de figure. Ces anomalies l’intéressent moins par leur difficulté que par leur statut : elles étaient logiquement envisageables, et elles avaient été refoulées parce qu’on ne voulait pas les envisager.
Des ruptures tous les quinze ans
Puis viennent les ruptures véritables, celles qui invalident le cadre lui-même. La chute du mur de Berlin et la disparition de l’Union soviétique en constituent l’exemple canonique, et personne, rappelle-t-il, ne les avait annoncées. Le modèle bascule alors vers deux nouvelles hypothèses : une forme de police internationale, faite d’interposition, de sécurisation et d’opérations humanitaires, c’est-à-dire l’emploi de la force sans ennemi politique désigné ; et des campagnes menées contre des États, qui s’enchaînent tout au long de la décennie.
Les attentats du 11 septembre 2001 ouvrent la séquence suivante. Pour la France, il situe le basculement complet en 2008, quand l’exécutif décide un engagement de combat assumé en Afghanistan, alors qu’on se tenait jusque-là en périphérie du conflit. De son point de vue d’octobre 2021, le pays n’en était pas sorti depuis. Son enseignement est un ordre de grandeur : tous les dix à vingt ans, une transformation lourde vient chambouler le paysage international, et il faut à chaque fois se remettre en cause.
Cette cadence a une conséquence peu commentée sur le corps des officiers. Une armée est lente, et les strates d’expérience s’y accumulent sans se recouvrir : au cabinet du chef d’état-major, les généraux les plus anciens n’avaient connu que la guerre froide, les colonels arrivaient des opérations des années 1990, et derrière eux poussaient des capitaines formés en Afghanistan, bientôt suivis par la génération du Sahel. Rappelons que ce constat est formulé quelques mois avant le retour de la guerre de haute intensité en Europe, en février 2022.
Se préparer à la surprise
S’adapter à la voie normale est à sa portée, estime-t-il ; se préparer à la rupture l’est beaucoup moins. Il plaide pour une répartition de l’effort entre deux extrémités : ce qui est probable sans être décisif, que l’on traite par routine, et ce qui est peu probable mais vital, que l’on traite malgré son improbabilité. Le meilleur exemple de la seconde catégorie est à ses yeux la dissuasion nucléaire, coûteuse et maintenue précisément parce que l’hypothèse qu’elle couvre serait mortelle.
C’est dans cette logique qu’il situe sa collaboration avec la Red Team Défense, ce collectif d’auteurs de science-fiction associé par le ministère des Armées à l’élaboration de scénarios de conflictualité à plusieurs décennies. Il en connaît la limite et l’énonce lui-même : ces exercices seront faux. Leur intérêt n’est pas de décrire ce qui adviendra, mais de dégager des tendances et de forcer une institution à imaginer, les programmes d’armement s’étirant sur des dizaines d’années. Il se méfie en revanche de la fascination rétrospective pour les visionnaires : on remarque ceux qui ont vu juste et l’on oublie ceux, bien plus nombreux, qui se sont trompés. Sa conviction est inverse : le futur ne se prédit pas, il se crée.
D’où son diagnostic le plus sévère. L’armée française est devenue, selon lui, une petite armée professionnelle capable de conduire des interventions de bonne facture mais de faible volume, et par là même très vulnérable à la grande surprise stratégique. Le problème n’est pas la qualité, c’est l’élasticité : si le contexte impose soudain de changer de format et de remonter en puissance, le passage à l’échelle constitue un point sensible.
« Perdre dix soldats, une défaite »
Il désigne ensuite ce qu’il tient pour la vulnérabilité la plus exploitable : la sensibilité aux pertes humaines. Il la formule par une analogie sportive : il faut gagner un à zéro plutôt que quatre à trois, parce qu’encaisser un but est une catastrophe. Là est, selon lui, la véritable asymétrie, perdre un soldat coûtant infiniment plus cher à la France qu’à ses adversaires, qui le savent parfaitement. L’embuscade d’Uzbin, en Afghanistan, où dix militaires français sont tués le 18 août 2008, illustre le mécanisme : une dizaine d’hommes tombés dans la même journée suffit à remettre en cause une opération entière.
Il pousse le raisonnement jusqu’à son paradoxe. À force de tout organiser pour ne pas perdre, on se protège au prix de l’efficacité, alors qu’accepter davantage de risque permettrait peut-être de l’emporter plus vite, et donc de perdre moins de monde. Il cite en contre-exemple l’opération conduite au Mali à partir de janvier 2013 : des risques assumés et un résultat qu’il juge décisif. Interrogé sur les racines de cette prudence, il renvoie à un stratégiste américain qui parlait d’une époque post-héroïque, et à une société où la mort réelle a largement disparu du champ de vision, alors même qu’elle sature les écrans.
La contrepartie est la clarté de la mission. Il raconte le Rwanda du début des années 1990, où lui-même ne comprenait pas quels intérêts étaient réellement défendus, et Sarajevo, où le bataillon est envoyé en quelques jours, sans préparation, comme geste politique. Prendre des risques suppose d’être persuadé que cela sert à quelque chose. Le flou préserve la liberté d’action du pouvoir politique, mais il est corrosif pour ceux qui exécutent : il préfère une mission dure et claire à une mission floue où l’on subit les mêmes risques sans pouvoir agir.
Nommer l’ennemi, nommer la guerre
De là il passe au vocabulaire et à ce que les mots engagent. La guerre, rappelle-t-il, est un acte politique : l’emploi de la violence contre un ennemi politique pour lui imposer sa volonté. Déclarer la guerre remplit deux fonctions distinctes. La première est mobilisatrice : on annonce que toutes les énergies se tendent vers un objectif. La seconde exige de compléter la phrase et de désigner à qui l’on déclare la guerre. C’est là, observe-t-il, que le blocage se produit.
Nommer l’ennemi revient à lui reconnaître un statut, une forme d’équivalence dans le dialogue violent, ce que l’on se refuse à faire face à des organisations armées. On désigne alors un mode d’action plutôt qu’un adversaire, ou l’on regroupe sous un label unique des entités qu’il décrit comme très différentes, avec des projets politiques et des ancrages distincts, certaines poursuivant un agenda purement local. L’abstraction a un prix : en effaçant ces différences, on s’interdit de voir que certaines situations pourraient trouver une issue négociée, alors que la fin normale d’une guerre passe, rappelle-t-il, par la négociation dans l’immense majorité des cas.
Le même raisonnement l’amène à commenter l’usage du registre guerrier pendant la crise sanitaire. Il y voit un abus de langage devenu courant, où faire la guerre à quelque chose signifie mener une action vigoureuse. Il note surtout que la mobilisation totale attendue de la formule ne se produit pas davantage dans une vraie guerre : le pays était engagé militairement depuis des années sans que la société cesse de vivre ni de se diviser. Il en tire une recommandation adressée au politique : dire les choses clairement et assumer devant l’opinion ce que l’on engage, comme au moment de la guerre du Golfe, annoncée pour ce qu’elle serait.
« Une opération anxiolytique »
Sur le déploiement permanent de militaires dans les rues françaises, son jugement est le plus tranché de l’entretien : une opération anxiolytique, destinée à montrer que l’on fait quelque chose et à rassurer. Son argument est d’abord logique. On peut protéger un sommet international, c’est-à-dire un point précis dans l’espace et dans le temps ; on ne peut pas protéger tout le monde partout, et quiconque veut frapper évite simplement la patrouille. Il souligne qu’aucun élément ne vient documenter un attentat empêché par ce dispositif.
Il y ajoute un piège de raisonnement observé dès le début de sa carrière, lorsque des unités furent envoyées surveiller une frontière contre une menace venue de l’extérieur : s’il se produit un attentat, c’est qu’il faut davantage de militaires ; s’il ne s’en produit pas, c’est que le dispositif fonctionne. L’évaluation devient impossible, et le coût reste, lui, bien réel, en euros comme en heures pendant lesquelles des soldats ne se sont ni entraînés ni engagés ailleurs.
Il reconnaît toutefois une ambivalence. Longtemps, les opérations extérieures se déroulaient loin et l’armée avait quasiment disparu du paysage quotidien, en particulier après la professionnalisation. Le retour du soldat dans l’espace public l’a rendue de nouveau visible, au point que l’image de la patrouille en armes est devenue l’illustration réflexe de tout article sur le terrorisme, c’est-à-dire, ironise-t-il, l’instrument le moins pertinent contre ce phénomène.
Le combat, finalité escamotée
On revient au point de départ. Les armées sont taillées, organisées et structurées pour aller au combat, y compris pour ceux qui n’y vont pas et assurent la logistique ou le soutien : tout est fondé autour de cela. Or c’est exactement ce que les campagnes de recrutement évacuent. Il avance une raison qu’il juge décisive : la spécificité du métier des armes, celle qui le distingue des pompiers ou des policiers, est le droit d’user de la force et de tuer dans certaines limites. C’est cela que l’on dissimule plus que tout.
Le décalage lui paraît doublement coûteux, parce qu’il est à rebours de ce qui attire. Celui qui s’engage dans un régiment d’infanterie ne s’engage pas pour devenir lui-même, note-t-il en pastichant un slogan publicitaire, mais pour devenir quelqu’un d’autre, un combattant. Il décrit le même écart à l’entraînement, se souvenant de tests physiques bâtis sur des épreuves d’athlétisme sans rapport avec ce qu’exige le combat d’infanterie. La préparation au combat est pour lui une double transformation : celle qui s’opère dans l’action, et celle qui la précède et rend la première supportable.
Le reste tient au lien. On ne se comporte pas de la même façon entouré d’inconnus ou entouré d’amis, et l’organisation militaire fabrique délibérément des groupes soudés, forgés dans l’épreuve. Il y ajoute un échange recueilli auprès de ses propres hommes : hors de l’uniforme, certains se sentaient invisibles ; au régiment, ils étaient reconnus, identifiés à une unité prestigieuse, et se sentaient en retour tenus de lui faire honneur. Comme le capital humain d’une armée de volontaires vient de la qualité de ceux qui viennent et de l’expérience de ceux qui restent, tout ce qui dégrade l’intérêt du métier dégrade la ressource elle-même.
Écrire pour faire progresser l’institution
La dernière partie répond à la question posée à tous les invités du podcast : que conseiller à un militaire qui voudrait raconter ses guerres ou écrire des livres ? Sa réponse est catégorique, qu’il le fasse, et il regrette de n’avoir pas écrit sur ses propres expériences de combat, à une époque où cela ne se faisait pas. Il en énumère les bénéfices : un effet prophylactique, comparable à ce que l’on dépose sur un divan ; un lien rétabli avec des gens qui ignorent ce que fait un soldat.
Il désigne au passage l’obstacle : une tradition qu’il qualifie d’anti-intellectuelle, selon laquelle le soldat devrait se taire et s’en tenir à son rôle. Il la conteste frontalement. Analyser et critiquer ce que l’on fait n’est trahir ni la patrie ni l’institution ; c’est la seule manière de progresser, et cela suppose des espaces où l’on puisse réfléchir librement à l’intérieur des armées. Plus il y aura de militaires qui écrivent, mieux ce sera, même si le débat fait apparaître des désaccords.
Il cite parmi ces récits Jonquille, publié par un officier d’infanterie sur son expérience afghane, qu’il juge concret et bien écrit, ainsi que le témoignage d’un pilote d’hélicoptère de combat. Il y voit le symptôme d’une attente : ces livres trouvent leur public. D’où sa dernière demande, adressée autant à l’institution qu’aux médias. Cesser de flouter les visages et de taire les prénoms ; parler des soldats vivants, et pas seulement de ceux qui sont tombés ; permettre qu’un pays cite des noms de combattants ordinaires, et non seulement des noms de généraux.
Questions fréquentes
Qui est Michel Goya ?
Michel Goya est un historien français et un ancien colonel des troupes de marine. Engagé en 1983, passé par l’École militaire interarmes, il a servi en régiment d’infanterie de marine et participé à des opérations au Rwanda, à Sarajevo et en République centrafricaine, avant d’occuper des fonctions d’analyse au Centre de doctrine d’emploi des forces, au cabinet du chef d’état-major des armées et à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire. Docteur en histoire de l’université Paris-Sorbonne, il a quitté l’institution le 31 décembre 2014. Ses travaux portent sur l’adaptation des armées et sur le comportement humain au combat. Il tient le blog La Voie de l’épée.
Qu’est-ce qu’une hypothèse d’emploi des forces ?
Une hypothèse d’emploi est un scénario de référence à partir duquel un État conçoit son modèle d’armée : quels conflits il estime devoir affronter, avec quels moyens et dans quel cadre. Elle détermine les formats, les équipements, la doctrine et l’entraînement. Michel Goya en donne pour exemple la refondation française du début des années 1960, articulée autour de la dissuasion nucléaire, de forces conventionnelles et d’une capacité d’intervention extérieure. Ces hypothèses deviennent caduques lors des ruptures majeures, qu’il situe à un rythme d’une tous les dix à vingt ans.
Qu’appelle-t-on la sensibilité aux pertes ?
La sensibilité aux pertes désigne le seuil de tolérance d’une société aux morts militaires subies par ses propres forces. Dans les démocraties occidentales contemporaines, ce seuil est devenu très bas : la mort de quelques soldats dans une même journée peut suffire à rouvrir le débat sur la légitimité d’une opération entière. Michel Goya y voit une asymétrie majeure, les adversaires des armées occidentales ne subissant pas la même contrainte et pouvant en faire un objectif de campagne. La référence française reste l’embuscade d’Uzbin, en Afghanistan, où dix militaires ont été tués le 18 août 2008.
Pourquoi les campagnes de recrutement parlent-elles peu du combat ?
C’est l’une des critiques principales formulées dans cet épisode. Selon Michel Goya, une armée est intégralement structurée autour du combat, soutien compris, alors que la communication de recrutement met en avant le métier, la formation ou l’accomplissement personnel. Il attribue cet écart à la difficulté d’assumer publiquement la spécificité du métier des armes, à savoir le droit d’user de la force dans un cadre défini. Il juge cette pudeur contre-productive, parce qu’elle s’adresse mal à ceux qui s’engagent précisément pour devenir combattants.
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Pour aller plus loin sur Défense Zone
- Michel Goya, histoire militaire et analyse des armées
- Portfolio : l’armée de Terre en Afghanistan
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- Après Barkhane, quel avenir pour le Sahel
- Le choix de l’engagement, témoignages d’officiers
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